Valoriser un fonds BD en bibliothèque : des médiations inspirées du processus créatif des autrices et auteurs

D'après le Jeudi du Livre "La BD : de la création à la médiation" | 5 mars 2026 | Grenoble
Photo : bibliothèque José Cabanis de Toulouse, © Médiat Rhône-Alpes
Rayon BD de la médiathèque municipale José Cabanis à Toulouse
Comment s’appuyer sur le processus créatif des autrices et auteurs BD afin de passer du simple prêt d’ouvrages à une véritable valorisation des fonds ? Retour sur le Jeudi du Livre du 5 mars 2026 à Grenoble, organisé par Médiat Rhône-Alpes en partenariat avec les bibliothèques de Grenoble et le Fonds Glénat. Intitulée "La BD : de la création à la médiation", cette matinée réunissait quatre expertes et experts pour décrypter les enjeux actuels de la bande dessinée et partager des conseils concrets avec les bibliothécaires. Découvrez leurs retours d’expérience, des pistes pour organiser des résidences d’autrices et d’auteurs BD en bibliothèque, et des idées de médiations originales pour faire vivre ces collections.

Les différents acteurs de la médiation BD : bibliothécaires, médias, libraires, animateurs et animatrices de festivals

Historique : une légitimation tardive

Si la légitimation de la bande dessinée comme art à part entière ne fait plus débat aujourd’hui, c’est un phénomène relativement récent. Benjamin Roure, journaliste spécialiste de la BD pour Livre Hebdo et Télérama, a retracé cet historique en introduction de la conférence. "Passeur de livres" avec un grand intérêt pour la médiation, il anime notamment des formations sur la BD et l’accueil d’auteurs pour Médiat Rhône-Alpes.

Dans les années 1960 et 1970 apparaissent les premières revues spécialisées, créées par et pour des amateurs éclairés. L’ACBD, Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée, est fondée en 1984 dans cette lignée. Puis il faut attendre les années 1990 pour que l’université s’empare du sujet et publie les premières analyses académiques. Quelques livres-clés participent alors la légitimation du genre, tels que l’essai fondateur Case, planche, récit, Comment lire une bande dessinée, publié en 1991 par Benoît Peeters, scénariste, critique et théoricien de la bande dessinée.

La BD dans la presse spécialisée et généraliste

A la fin des années 1990 et au début des années 2000 se développent des revues grand public, comme par exemple Bedeka, qui n’existe plus aujourd’hui. Quelques exceptions ont survécu, telles que Casemate, dBD Magazine, ZOO Le Mag, Les cahiers de la BD et ATOM Magazine. Cependant, cette presse papier spécialisée a largement laissé place aux médias en ligne, comme le portail BD Gest’ ou le site BoDoï, dont Benjamin Roure est rédacteur en chef.

On trouve aujourd’hui des articles sur la BD dans la plupart des revues généralistes, ainsi que dans la presse jeunesse. Bien que la presse écrite, la télévision et la radio fassent généralement peu de prescription BD, France Inter laisse régulièrement la place à la bande dessinée, ainsi que France Culture et France Info. RTL et France Info organisent même des grands prix de la BD : Cependant, comme le souligne Benjamin Roure, les véritables prescripteurs au quotidien restent les libraires, les animatrices et animateurs de festivals et, bien sûr, les bibliothécaires. En effet, ceux-ci sont en contact direct avec les publics.

Le rôle des libraires face à une offre pléthorique

Le défi est de taille : plus de 7 000 références BD et mangas paraissent chaque année. Dans cette masse, le rôle de tri et de conseil des libraires est crucial. Certaines librairies BD en réseau produisent des magazines de critiques, qui constituent de fait un outil de médiation. Les libraires développent aussi différents évènements de médiation dans les librairies.

Les salons de bande dessinée

Les festivals et salons BD sont très nombreux en France, souvent portés par une association, par une librairie, ou justement par des bibliothécaires. Ce sont des moments lors desquels les livres sont au cœur de l’action, avec pour objectif de mettre en valeur la création.

En 2011, l’explosion de l’offre éditoriale et de propositions d’analyses a abouti à la création du Salon des Ouvrages sur la Bande Dessinée (SoBD), qui a lieu tous les ans à Paris. Au-delà de proposer des rencontres avec illustrateurs et autrices de BD, il se consacre à l’analyse de ce genre, de son patrimoine, de son histoire et de son actualité.

La place de la BD en bibliothèque

Anthony Botteron, bibliothécaire spécialisé en bande dessinée et patrimoine BD à la Bibliothèque municipale de Lyon, constate que la bande dessinée est devenue un enjeu de taille en bibliothèque. Elle va du conseil des usagers à la table de présentation, en passant par les médiations, les invitations d’auteurs et d’illustratrices, mais aussi l’organisation des collections.
"La BD n’a jamais aussi bien marché qu’aujourd’hui en bibliothèque, mais il faut toujours convaincre," remarque Anthony Botteron.
Il observe également une grande évolution sur la part des mangas dans les collections, ainsi qu’une importante montée en puissance de la BD documentaire, deux phénomènes à prendre en compte dans la conception des médiations. Mais comment s'y prendre ?

Comment valoriser les fonds BD de sa bibliothèque ?

Mettre en valeur les collections BD pour booster les emprunts

Anthony Botteron partage des idées pour valoriser les fonds de bande dessinée, glanées en bibliothèque comme en librairie :
  • Tables de présentation : La médiation commence par le choix des documents que l’on met en lumière. Il est important d’accorder une attention particulière à la diversité des genres, des styles, des autrices, auteurs et maisons d’édition présentés. A la BmL, le déplacement de ces tables à l’entrée du secteur fiction a eu un effet important sur les emprunts.
  • Favoriser la découverte fortuite : À la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon, les albums de bande dessinée ne sont pas cantonnés à un seul rayon. Ils sont présents à tous les étages, intégrés dans les sections thématiques correspondantes (histoire, voyage, sciences, etc.).
  • Le pouvoir du visuel : La BD est un objet esthétique. Mettre les couvertures en facing, notamment à l’entrée des secteurs, favorise les emprunts.
  • L’authenticité des coups de cœur : Les avis de lecture permettent aux emprunteurs timides de ne pas avoir recours aux bibliothécaires, mais permettent aussi à ceux qui souhaitent engager la conversation de s’appuyer sur les commentaires proposés par les professionnels. On a constaté que les avis manuscrits créent un lien de confiance bien plus fort que des étiquettes dactylographiées. Ils humanisent le conseil et encouragent le dialogue avec les usagers.

Créer des médiations BD inspirées du processus créatif des auteurs et autrices

Bien définir le projet de médiation avec les auteurs et autrices
"Pour chaque accueil d’auteur, le principal est de bien se mettre d’accord sur les missions et les objectifs du projet," explique Anthony Botteron. Que cherche-t-on à apporter en bibliothèque à travers la BD présentée ? Par exemple, on peut organiser un atelier pour échanger sur un ressenti, un sujet d’actualité... S’agit-il de fiction, de BD documentaire ? Souhaite-t-on parler principalement du fond, ou également du processus créatif ?
"C’est important de se questionner sur les attendus de nos publics pour déterminer ce que l’on attend de l’artiste qui vient en bibliothèque," précise Anthony Botteron. 
Suggestions d’évènements et ateliers BD en bibliothèque
"La médiation ne se limite pas à la rencontre-dédicace." Anthony Botteron suggère quelques pistes pour créer du lien entre les autrices, dessinateurs et usagers de la bibliothèque :
  • Le manga : Avec le manga, on peut par exemple proposer des ateliers sur le dessin des yeux et du visage, pour travailler l’expressivité.
  • L’intergénérationnel : La Bibliothèque municipale de Lyon a également organisé avec succès des ateliers réunissant des retraités et des pré-adolescents autour du manga, favorisant de riches échanges.
  • Le fanzine : Avec peu de moyens (vieux magazines et journaux, photocopies, agrafes), il est possible de fabriquer un fanzine avec les usagers, leur permettant de se glisser dans la peau d’un auteur ou d’une autrice le temps d’un après-midi.
  • Les expositions : Anthony Botteron a été co-commissaire d’expositions sur la BD, dont Vlan ! 77 ans de BD à Lyon et en région. En 2017, "c’était la première exposition BD en bibliothèque, mais ç’a été une très grande réussite." L’exposition a eu un effet très bénéfique sur les inscriptions aux ateliers de la bibliothèque et a favorisé l’aspect intergénérationnel. Comme autre type de médiation en présence d’auteurs ou autrices, Anthony Botteron suggère également de leur faire visiter les expos BD dans les musées et de les faire réagir aux œuvres.
  • La BD documentaire : ce sous-genre de plus en plus apprécié des usagers peut permettre, à l’instar de l’ouvrage À cœur ouvert de Nicolas Keramidas, d’aborder des sujets de société complexes.

Organiser une résidence d’autrice ou d’auteur BD en bibliothèque : mode d’emploi et retour d’expérience

Les conseils d’Anthony Botteron pour une résidence réussie

La résidence d’artiste est l’un des outils les plus puissants pour ancrer la création dans le territoire. Encore faut-il bien la préparer.
"Il y a des aspects très techniques à la création d’une résidence en bibliothèque," avertit Anthony Botteron.
Anthony Botteron distingue deux types de résidences :
  1. La résidence de mission : L’artiste est recruté via un appel d’offre pour mener des actions précises (ex : ateliers, rencontres).
  2. La résidence de création : L’objectif premier est la production d’une œuvre, avec un temps protégé pour l’artiste.
Ses recommandations pour éviter les déceptions :
  • Définir clairement les attendus : Le jury de l’appel à résidence doit bien réfléchir aux objectifs en amont. Quelle part pour la création ? Quelle part pour la médiation ? Quelle production artistique et quelle valorisation sont exigées ? Souhaite-t-on que l’artiste s’exprime aussi sur la réalité de son métier (processus de création, précarité, etc.) ?
  • Une résidence, un lieu : Il est parfois préférable de concentrer la résidence sur une seule bibliothèque plutôt que de la disperser sur plusieurs sites, car cela peut être compliqué à gérer pour l’artiste.
  • Un accueil soigné et un espace de travail confortable : Prévoir un mobilier adapté et un espace calme pour l’autrice ou l’auteur.
Ressource-clé : le livret pratique de l’ARALL Ma résidence d'auteur, par étapes

Retour d’expérience : la résidence d’autrice de Louise Rose à Grenoble

Louise Rose, autrice du roman Les Projectiles aux éditions P.O.L, est accueillie en résidence par la ville de Grenoble de mars à mai 2026. Issue d’un master de création littéraire et plasticienne, elle lie la création graphique et la sculpture à son processus d’écriture.
Pour Louise Rose, cette résidence est une opportunité unique :
  • Changer d’environnement : L’autrice a eu l’occasion de faire une résidence d’un mois à Caen avant de venir à Grenoble, et elle sait que cela lui permet de se consacrer pleinement à la création.
  • Faire des rencontres inspirantes : Elle apprend beaucoup des publics avec lesquels elle interagit lors des médiations et ateliers d’écriture.
  • Trouver la motivation : Les commandes de textes et les deadlines associées à la résidence la motivent à avancer sur son deuxième roman.
  • Partager les coulisses de la création : Louise Rose souhaite "rendre visible ce qui est derrière le livre et le processus d’écriture" à travers un temps de restitution. Par exemple, en révélant des documents qui n’ont pas intégré la version finale de son premier roman, ou bien en présentant les nouveaux éléments qui ont émergé pendant la résidence.
"Je n’arrive pas à travailler chez moi. J’ai besoin de découvrir d’autres lieux, de rencontrer des gens," nous confie Louise Rose.
Comment la résidence est-elle organisée ?
La résidence s’articule autour d’un projet de second roman, en cours d’écriture, et d’évènements portant sur son premier roman, déjà sorti chez P.O.L. Le temps de Louise Rose est ainsi réparti à 30 % pour les actions de médiation (ateliers, rencontres) et à 70 % pour la création.

Le financement est assuré par le CNL, qui prend en charge la rémunération de l’autrice et son hébergement à Grenoble. Contractuellement, cela implique un certain nombre de médiations. Un programme a donc été établi entre l’autrice et la ville de Grenoble, mais en laissant des temps de médiation non-attribués, afin de laisser la porte ouverte à des évènements imprévus.
"Pendant une résidence, c’est bien de construire un programme, mais aussi de laisser de la place à des rencontres imprévues," ajoute Louise Rose.

Le regard des autrices et auteurs BD sur la médiation : entre précarité économique et envie de transmission

Afin de concevoir des médiations pertinentes, il n’est pas seulement nécessaire de se pencher sur les attentes des usagers. Il faut également s’intéresser à ce que ces évènements apportent aux autrices et auteurs BD, tant sur un plan financier qu’humain et créatif.

Témoignage de Nicolas Keramidas : son parcours de bédéiste et l’impact des bibliothèques sur sa vocation

Nicolas Keramidas, auteur de plus de vingt albums BD, primé au Festival d’Angoulême pour le tome 2 de sa série Luuna et également connu pour Chasseur d’Invader, est revenu sur son parcours et l’évolution de sa profession depuis vingt-cinq ans. Originaire de la région grenobloise, il a fréquenté assidûment les bibliothèques de Meylan et de Corenc dans son adolescence. Ces établissements lui ont permis d’acquérir "une culture BD qu’il n’aurait pas pu se construire autrement."

Après un bac littéraire et philosophique, Nicolas Keramidas n’a pas pu faire d’école de BD, car il n’en existait pas encore en France. Il est donc entré à l’école des Gobelins, avant d’être embauché par Disney pour travailler dans l’animation. Ce n’est qu’au bout de dix ans qu’il s’est rappelé son envie de faire de la BD, qui a mené en 2002 à la publication de son premier album. Il sort aujourd’hui sa 24e BD.

Pourquoi participer à des rencontres, en bibliothèque ou ailleurs ?

Tout d’abord, les interventions sont essentielles aux revenus des auteurs et autrices. En effet, Nicolas Keramidas alerte sur la précarité actuelle du métier de bédéiste :
  • La nécessité de financer son temps de travail : Les revues ne paient plus de prépublications et les avances sur droits des éditeurs ne suffisent pas à couvrir le temps de création. Les interventions extérieures, les salons et la vente d’originaux sont donc devenus des compléments de revenus indispensables.
  • Les autrices et auteurs vivent de plus en plus mal de leur travail : En 2015, les États Généraux de la Bande Dessinée ont mené une enquête auprès de 1500 auteurs et autrices de BD francophones. Celle-ci a démontré que plus de la moitié gagnaient moins du SMIC, et qu’une part importante étaient même en-dessous du seuil de pauvreté.
  • Une forte baisse des tirages : Là où 10 000 exemplaires étaient la norme au début des années 2000, aujourd’hui certaines BD ne sont tirées qu’à 1000 ou 2000 exemplaires, et n’arrivent même plus en facing dans les librairies.
  • Le travail gratuit (ou presque) : Nicolas Keramidas met en garde contre la gratuité des prestations, notamment chez les jeunes professionnels qui cherchent à se faire connaître : "Il est difficile d’inverser la tendance une fois qu’on a accepté de travailler gratuitement." Cela a des conséquences sur les pratiques des éditeurs, qui lancent de très nombreux albums pour lesquels les auteurs sont très peu payés, en pariant sur la réussite de quelques titres seulement.
Par ailleurs, Nicolas Keramidas explique que les évènements extérieurs, plutôt que de le détourner de son travail sur la BD, s’intègrent à son processus créatif. Pour rester visible des professionnels de l’édition, il s’efforce de publier un album par an et travaille très régulièrement dans son atelier, de 8h à 16h. Mais enchaîner une planche après l’autre peut se montrer à la fois répétitif et solitaire ! Il apprécie donc de pouvoir varier ses activités, de retrouver d’autres bédéistes en salon et d’aller à la rencontre des publics.
"Les évènements alimentent mon processus créatif," confirme Nicolas Keramidas.

Bibliothécaires, à vous de jouer !

Petit point d’attention : pour que cela fonctionne, il ne s’agit pas de simplement "faire venir un nom", comme le rappelle Nicolas Keramidas. Il faut construire un projet cohérent pour donner envie aux artistes de se déplacer et de s’investir, comme c’est par exemple le cas de la bibliothèque de Sérignan, qui travaille sur la BD toute l’année et organise un festival BD depuis 1996.
"Il faut aller plus loin que juste faire venir un auteur ou une autrice, avec un projet construit et cohérent derrière," explique l'auteur BD.
Nous espérons sincèrement que ce compte-rendu vous a donné des idées et de la motivation pour organiser vos propres médiations et résidences BD en bibliothèque ! Qui sait, peut-être qu’un jour c’est vous qui nous accueillerez pour un Jeudi du Livre sous forme de retour d’expérience ?

FAQ : Questions fréquentes sur la médiation BD en bibliothèque

Comment rémunérer équitablement une autrice ou un auteur de BD lors d’une intervention ?

Quelles aides financières existent pour monter une résidence d’autrice ou d’auteur ?

Comment organiser un atelier BD pour un public intergénérationnel ?

Quelle est la différence entre une résidence de création et une résidence de mission ?

Où placer les BD dans une bibliothèque pour favoriser les emprunts ?

Comment bien accueillir une autrice ou un auteur en résidence dans sa bibliothèque ?

Quelle place accorder au manga par rapport à la BD traditionnelle ?

Comment gérer l’augmentation massive des nouveautés BD dans son budget d’acquisition ?

Compte-rendu rédigé par Claire Toussaint, responsable pédagogique à Médiat Rhône-Alpes, et Dorothée Hatem, Responsable Unité des publics à la bibliothèque municipale de Grenoble

Mis à jour le  18 mai 2026